Le CT, héros des garçons
Bien des chefs dévoués ont été découragés parce que les scouts auxquels ils avaient consacré beaucoup de temps, leur éclataient de rire au nez.
Le coup est dur, mais régulier. C’est terrible, un adolescent ! Son jugement est sans appel. Toutefois je l’estime assez juste pour lui attribuer une grande valeur.
Le dévouement est une admirable qualité de chef certes, mais l’admiration des garçons n’est pas localisée sur sa beauté : elle est globale, édifiée parfois, sur un détail secondaire. C’est comme ça !
Etre un héros de garçons est aussi indispensable au chef que les yeux du pilote, et si tu n’en es pas un, les boys te lâcheront sans pitié et vains seront tes efforts les plus louables.
Entendons-nous bien sur le terme. Il ne s’agit-pas d’ébahir des marmots de 10 ans, mais de justifier, l’estime solide des garçons de 15 ans.
Ça ne se construit pas avec de la prestidigitation, car s’ils admirent tes tours, ils ne se trompent pas sur ta personne. C’est ta valeur personnelle seule qui compte. Elle amorcera la découverte d’un idéal : fin du scoutisme. GUYNEMER ne l’a peut-être pas fait exprès, mais il a fort bien réussi. En y faisant attention tu devrais t’en tirer, mais il faut une ambition folle et un sacré caractère.
Le héros de garçons est d’abord « un homme »
On en voit pas mal de ces grands dadais dont les culottes sont devenues trop courtes et qui jouent encore avec des gamins sous prétexte de faire fonction de chef : ils n’ont lu que des romans scouts, ils se déguisent sans rire en cow-boy, ils signent avec des totems lunaires, la troupe est leur seul souci, leur chambre un coin de patrouille en petit, encore que moins bien ordonné… Enfin poussés par l’âge, ils débouchent dans la vie, engrenés contre leur gré dans un métier quelconque. Ils prennent ça comme un petit jeu, jusqu’ au jour où un coup de pied bien placé les ramène à la réalité.
Un tel spécimen n’est malheureusement pas assez rare pour être considéré comme un phénomène. Des personnes sérieuses, trop peut-être, ont appelé, cela de l’infantilisme ; en tout cas les garçons de 15 ans ne les ont pas pris pour des héros.
Quels sont leurs héros ? As-tu vu comme ils se retournent au passage de cet officier d’aviation ? As-tu compris pourquoi ils s’arrachent la page de ce magazine, illustrée du dernier combat de CERDAN ? Ne les as-tu jamais surpris à jouer à Buffalo-Bill ou à SHERLOK-HOLMES ?
(…)
Si tu ne comprends pas cela tu ne peux savoir ce qu’est un héros de garçons. Les héros de garçons ne sont pas des garçons mais des hommes et tu commenceras à devenir un homme le jour où tu passeras ton bachot, au lieu de te faire étendre lamentablement, ce qui engendre chez les boys des pensées variées mais peu flatteuses ; le jour où tu seras mécanicien, conducteur de camion, pilote ou même le jour où tu passeras ton permis de conduire ; qui sait, peut-être le jour où tu seras « commis d’épicier ». Ça dépend des gosses.
(…)
La toute-puissance attractive du héros de garçons donne à ses gestes une richesse décuplée, à ses paroles une résonnance profonde. Si tu n’es pas un héros de garçons, tu auras besoin d’un fameux sifflet, —ça remplace, mais ça dure ce que dure le souffle et c’est moins agréable. Le coup de trique remplace aussi l’invitation et produit des résultats semblables…
Un héros de garçons, un homme, entraînera ses scouts dans l’enthousiasme, ambiance indispensable au succès. Il les mènerait au bout du monde. Si tu n’en es pas un tu peux le devenir en fixant ta pensée sur un but à atteindre, un but extra-scout que tu poursuivras avec toute la force de caractère qu’a mis en toi le scoutisme.
À la Route on fait de grands trucs d’homme (…) Ça pose déjà mais ce n’est que l’accessoire. Surtout on pense sa vie, on trouve son idéal et on devient le héros d’une grande affaire, d’une vocation, d’un métier… En tout cas on prend un nom.
N’aimerais-tu pas que tes scouts t’appellent « un as » plutôt que « mangouste assoiffée des sous-bois australiens » ? N’aimerais-tu pas que tes scouts disent « un mécano » plutôt que « on ne sait pas ce qu’il fabrique » ?
cette occasion relis « être un Homme » de Rudyard KIPLING.
Le héros de garçons est un technicien
Je suppose que tu sois perché sur ce piédestal désiré. Ça devient d’autant plus dangereux qu’il sera plus haut et que désormais tu ne pourras plus te permettre de faillir en quoi que ce soit. Nos garçons exigent aussi que tu sois un héros dans la vie scoute. Là, le problème est plus simple, c’est le plus riche qui gagne et pas par la richesse descriptive de ses discours, mais par les seules pièces d’or qu’il pourra jeter dans le jeu, cela seulement éblouira le garçon. Rien de nos paroles, tout de nos actes.
- As-tu construit un hamac pour tes camps ?
- Nages-tu sous l’eau plus loin que deux scouts bout à bout ?
- Sais-tu assembler deux arbres par un brêlage efficace et non pas deux crayons avec du fil ?
- Allumes-tu un feu avec une allumette avec la certitude absolue qu’il s’allume ?
- Sais-tu installer un cadran solaire ? Déplacer la tente des Aigles, sans qu’aucun ne s’éveille ?
- Es-tu Première classe ou Raider-scout, c’est-à-dire que rien de ce que désire le scout ne t’échappe ?
Jusqu’ici tu n’as eu à prononcer aucune parole ? C’est d’accord. Pour comble de bonheur les scouts courent après toi, ils viennent te demander ce que tu leur enseignes habituellement de force.
La valeur d’un chef est fonction de ce facteur considérable : la technique (j’en connais qui vont rire). Si tu n’es pas un technicien passe à autre chose mais surtout ne fais pas de scoutisme, car même si tu crois réussir, tu es dans l’illusion. Les garçons ne sont pas encore à même de te juger sur les merveilles de ton esprit qui pourraient faire admettre bien des carences techniques, mais c’est comme ça ! Ils ne jugent que ce qu’ils voient.
Le héros de garçons est un magicien
Cette valeur du héros de garçons se répercute dans sa tactique vis-à-vis du garçon, dans la mise en branle des activités scoutes, il devient alors, un magicien.
Un exemple suffira pour s’expliquer.
Le Chef ne dit pas à ses boys : « Apprenez les nœuds screugneugneu ! » mais ils les amènent dans une île : force leur est bien de construire un pont. Ou bien il leur dit, et c’est sa première parole : « Ohé, qu’est-ce qui veut faire du parachute dans la rivière ? » Et comme tous les scouts sont accourus, il sort de sa poche « la maquette d’un rouleur » ; la plate-forme de droite est 10 mètres plus haute que celle de gauche, le candidat cramponne la poulie à courir sur le câble, il se lance à toute vitesse et se lâche en passant au-dessus de l’eau. Pour monter cet appareil bien des nœuds de Première classe sont utilisables, autrement ça ne marche pas. — Tu ne fais pas un laïus sur la nécessité d’une douche froide, le premier tu sautes dans l’eau. — Le magicien excite l’appétit des garçons, après cela il les laisse faire et il a tout son temps pour dormir.
Bonne chance !
Si tu avais des illusions (et tu en avais s’il n’y a pas 5 ou 6 gars de 15 ans dans ta Troupe) mieux vaut connaître la vérité. Évidemment c’est quelquefois difficile, ça oblige ; ne l’as-tu pas voulu ? Jamais tu ne le regretteras et ta récompense sera une joie sans égale pour un cœur d’Homme.
Après 3 ou 4 ans de travail, tu verras tes grands prendre le bon virage et avec caractère sinon avec succès assumer leurs premières responsabilités. Tout à coup ils se sentiront propriétaires d’une fortune inconnue ; même s’ils ne te disent pas merci, tu sauras que Dieu s’est servi de toi pour cela. Rappelle-toi : e sauver un homme c’est très bien, mais sauver un garçon c’est toute une table de multiplication ».
Seuls sauvent les héros.
Michel MENU, Le Chef, numéro 233, février 1947.
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Merci Jean-Philippe! très bon article!
« peut-être le jour où tu seras « commis d’épicier ». Ça dépend des gosses. »
Ça dépend aussi de comment on habite son métier, etc.